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PRADAL SEREY

Mais la violence fait aussi partie de la vie au Cambodge d’où ce goût répandu pour la boxe sans doute. C’est à la fois un specta¬cle, un défoulement et une occasion de paris. Tous les samedis et dimanches, des combats sont organisés. Ils sont retransmis à la télévision. Peu de Khmers possèdent un poste. Ils se réu¬nissent donc dans des échoppes, dans une ambiance survoltée. Très populaires, les jeunes boxeurs sont prêts à souffrir dans

l’espoir de changer de condition sociale, et parmi eux pas mal de militaires. L’entraînement est dur, les sacrifices nombreux. La boxe est un art ancestral. La première école du royaume fut créée au IXe siècle. Les Khmers dominaient alors la péninsule indochinoise. La technique a évolué et les Thaïlandais sont à l’origine du style pratiqué actuellement, un style vif, agressif, issu de Naresuan le Grand, roi des Siamois. Depuis la fin du XVe siècle ce sport est considéré comme l’exercice militaire par excellence. Au Cambodge on l’appelle pradal serey, soit boxe libre. Car les combattants peuvent utiliser toutes les parties de leur corps pour leurs attaques. Ce qui donne lieu à des com¬bats acrobatiques, excitants mais aussi très violents. Des règles, toutes basées sur le respect de l’adversaire et du combat lui-même, interdisent de frapper droit dans le nez, le bas-ventre, ou le dos. Il est bien sûr interdit de mordre, de frapper un adversaire à terre. Et il ne faut jamais s’accrocher aux cordes.

Un match s’apparente à un rituel. Chaque round dure trois minutes intenses. Une musique irritante et hypnotique l’accompagne. Avant de commencer, les boxeurs exécutent une danse rituelle, dans les huit directions du ring, une prière aux esprits autant pour appeler leur aide que pour leur offrir cette violence cérémonielle. Puis le match débute, pour un maximum de cinq rounds.

Le but recherché est le K.-O. total. Voilà ce qui confère son prestige à un boxeur. Les adversaires ne retiennent donc pas leurs coups et les cris du public incitent à toujours plus de violence. Il faut entendre la rumeur qui accueille la première goutte de sang. Cette ambiance fait partie de la culture indochinoise, même si tous les Khmers ne se réjouissent pas à ce spectacle. Si le K.-O. n’est pas atteint, un aréopage d’arbitres décide à qui accorder la victoire.

Avant 1975, l’équipe cambodgienne était l’une des meilleures au monde. Certains boxeurs actuels comme Eh Phoutong ont rendu à la boxe cambodgienne ses lettres de noblesse.

 

Les pagodes de Phnom Penh

Avant même d’être une ville, Phnom Penh fut une pagode. Et parmi les spectacles les plus touchants dans cette cité, il y a la balade matinale des moines qui mendient leur nourriture selon la tradition bouddhique. Dans cette ville tournée vers la modernité, et qui en adopte souvent les plus mauvais côtés, leur présence apparaît comme une purification collective.

Le Cambodge compte 4 106 pagodes, dont environ 80 à Phnom Penh, et il s’en construit encore. Les Khmers ont pour le bouddhisme un immense respect. « Roi, patrie, religion », telle est la devise du Cambodge. Et Sihanouk l’a dit en son temps : être khmer et être bouddhiste, c’est la même chose.

Pourtant le Cambodge n’a pas toujours été bouddhiste. La religion d’Etat fut longtemps l’hindouisme. La conversion officielle eut lieu durant le règne de Jayavarman VII (au xur siècle). Mais il semble bien que le peuple ait adopté le bouddhisme bien avant son souverain. C’est pourquoi la phrase de Sihanouk n’est pas si anodine.

Précisons que le bouddhisme khmer appartient à l’école Theravada, école qui prétend revenir à la doctrine fondamentale du Bouddha. La plus grande différence théologique entre le Theravada et le Vibhajjavada est la croyance aux boddhisattvas, des saints qui ont eu l’illumination mais qui, au lieu de se fondre immédiatement dans le grand Tout, restent auprès des hommes pour les guider sur la voie de l’éveil, comme l’a fait le Bouddha lui-même. Le Vibhajjavada réfute l’existence de ces saints. Le bouddhisme Theravada n’est pas métaphysique mais morale et sagesse. Il prône le renoncement et l’austérité.

Mais pour nous ce sont les usages qui diffèrent. Les moines du Theravada mendient leur nourriture tous les matins. Ils vont soit seul soit en groupe, pieds nus, avec leur parapluie jaune et leur robe orange. Ils s’arrêtent devant les maisons ou les magasins. Ceux qui souhaitent donner quelque chose l’offrent à genoux ou les mains jointes. Le moine leur récite une petite prière et repart sans remercier. C’est la tradition. –

Le moine ne travaille pas de ses mains, ou peu. Il consacre beaucoup de temps à la méditation. Dans la vie d’un homme, c’est un moment de recueillement. Car tous les hommes sont censés passer une période de leur vie à la pagode. Cela fait partie de l’éducation et longtemps les moines ont appris aux jeunes Khmers à lire et à écrire. Le séjour peut se prolonger, parfois indéfiniment, mais la plupart des moines ne restent qu’un temps.

PHNOM PENH 2

Dès 1870, les Français organisèrent la ville avec une logique militaire. Ils créèrent un port « en dur » au bord du Mékong, la voie principale de communication. Puis presque en même temps que le palais royal, sortirent de terre une garnison, un arsenal, un dispensaire, des douanes, une prison, un poste de télégraphe et même un hôtel. Le bâtisseur Le Faucheur élève trois cents villas. A cette époque, Phnom Penh n’avait qu’une rue, qui conduisait du Vat Phnom au palais royal, en passant par le quartier français, le quartier marchand des Chinois, le quartier catholique des Vietnamiens puis le quartier cambodgien. En développant la ville, les Français tracèrent des rues bien droites portant les noms des héros de la colonisation : rue La Grandière, boulevard Doudart-de-Lagrée ou Francis-Garnier. Ces rues quadrillent toujours la ville. Seul leur nom a changé.

Après cette première phase de construction du protectorat, Phnom Penh était devenue une vraie ville, passant de 10 000 à 50 000 habitants en vingt ans. Mais les Français avaient aussi tracé des routes dans tout le royaume, facilitant ainsi le trafic intérieur. Du coup, Phnom Penh crût encore et son essor continuait. Les palmiers et les flamboyants, les villas coloniales, les quartiers bordés de canaux donnaient à la ville un charme inouï : surnommée la Perle de l’Asie du Sud-Est, elle faisait la fierté de ses rois et notamment de Sihanouk. Ce dernier, après avoir obtenu l’indépendance en 1953, modernisa largement la ville, avec des ponts, des écoles, des hôpitaux, des pagodes et des HLM. AU début de son règne, en 1941, elle comptait 110 000 personnes, 350 000 quinze ans après, 900 000 en 1970 ! A cette date la guerre avait frappé le Cambodge et les exilés grossissaient la population de la capitale. Phnom Penh avait cessé d’être la Perle de l’Asie.

Il est des villes dont le nom est marqué par l’empreinte de la tragédie : Nagasaki, Stalingrad, Dresde… Phnom Penh en fait partie. Entre 1970 et 1980, ce fut une cité martyrisée.

Le 17 avril 1975 est une date tragique dans l’histoire de Phnom Penh. Au petit matin, presque sans combat, les jeunes soldats khmers rouges entrent dans la ville, sous les acclamations. Les gens sont heureux car la guerre est finie. Mais, très vite, ces hommes en noir avares de sourires se postent sur les grands axes, et ordonnent à tous de quitter la ville, prétextant un bombardement américain. Avec les exilés, la population avait atteint deux millions d’habitants ! Des centaines de milliers de personnes partent sans savoir où aller, s’agglutinent sur les routes jalonnées de cadavres de soldats gouvernementaux. Les parents portent les enfants et les vieillards. En quelques heures, Phnom Penh est totalement vidé de ses habitants.

On peine à imaginer une ville entière privée de vie, silencieuse, pareille à une carcasse. Quelques familles de cadres khmers rouges vivent dans un même quartier. Des patrouilles explorent les habitations mais ont ordre de ne toucher à rien. Seuls quelques symbo- les sont visés : la banque nationale, la cathe- drale, des statues de Lon Nol*, par exemple, ou encore les voitures. Symbolisant l’individualisme et le vice de la modernité capitaliste, elles avaient été empilées au bord des rues. Phnom Penh naguère si grouillante de vie est exsangue, seuls le croassement des corbeaux et les hurlements des torturés de Tuol Sleng brisent le terrible silence.

Mais après le cauchemar vient la renaissance. Le 7 février 1979 les troupes vietnamiennes entrent dans Phnom Penh. Pol Pot et les cadres du régime venaient de s’enfuir en hélicoptère. Les Vietnamiens organisèrent les retours, en commençant par attribuer à certains privilégiés de belles maisons. Puis le retour se démocratisa, ou plutôt se désorganisa. D’anciens habitants revinrent mais ne purent retourner dans leur maison. Des paysans arrivèrent avec leur famille, leurs poules, leurs cochons. Mais la population était de nouveau là, réinjectant la vie dans les veines de la cité.

PHNOM PENH

Mme Penh vivait il y a bien longtemps en un lieu appelé Chak- tomukh, « les Quatre Visages ». Ce nom énigmatique est lié à la géographie de l’endroit.. C’est là que se mêlent les eaux du Mékong et de la rivière Tonie Sap, eaux qui se séparent peu après donnant, vu du ciel, l’image de quatre bras liquides. Cette

Mme Penh était une vieille femme très riche qui vivait sur le bord du fleuve. Un matin elle aperçut sur la rive le tronc d’un arbre koki charrié par le cours d’eau. Elle approcha et découvrit quatre images du Bouddha sculptées dans la pierre et une autre représentant un génie. Elle les recueillit précieusement et décida d’élever en ces lieux une colline afin d’y bâtir au sommet un temple pour les abriter, un temple entièrement construit avec le bois de l’arbre qui les avait transportées. C’est ainsi que fut dressé le Vat Phnom, que l’on peut traduire par temple- montagne ou temple de la montagne. Peu à peu, on prit l’habitude d’appeler cet endroit Phnom Penh, la « colline de Mme Penh ».

En 1434, après l’abandon définitif d’Angkor comme capitale, la cour vint s’y installer un temps, jusqu’en 1526, date à laquelle la capitale est déplacée à Longvek. Il fallut attendre plusieurs siècles pour que Phnom Penh redevienne capitale. D’ailleurs les capitales se succèdent ; pour échapper au roi du Siam, le roi du Cambodge transfère la capitale à Srey Santhor vers 1595. Puis pour la même raison elle fut déplacée une nouvelle fois, à Udong, autour de 1625. C’est à Udong que se prépara le protectorat, entre Mgr Miche, Doudart de Lagrée et le roi Norodom entre le 12 et le 17 avril 1863. En 1866, le roi décida que sa capitale serait Phnom Penh qui retrouvait son prestige après trois siècles.

Mais si la région était très peuplée (car très fertile), Phnom Penh n’était toujours qu’un hameau. Angkor, cité de pierre aux mesures harmonieuses et sacrées, fut bâtie pour plaire aux dieux hindous. Phnom Penh fut choisie pour des raisons stratégiques et commerciales. Phnom Penh a donc une vieille histoire, mais il ne faut pas imaginer que la ville a été conçue à l’image d’Angkor.

Longtemps, il ne s’est agi que d’un groupement de cases de bambou, une ville-marché au carrefour des fleuves où même le palais du roi était en bois. Les choses allaient changer à une vitesse stupéfiante.

Quand le Roi Norodom installa sa cour à Phnom Penh, le protectorat venait d’être signé. Les Français firent appel à leurs architectes pour modeler la nouvelle capitale, qui était un peu la leur. Ils restaurèrent le Vat Phnom en ruine. Ils édifièrent un palais royal digne de ce nom, selon leur conception et en s’inspirant du style indochinois, ce qui donne au bâtiment une allure originale. Norodom était fier de son palais. Il avait même sa statue équestre très européenne. En fait une statue de Napoléon III dont on avait remplacé la tête par celle de Norodom.

DES DERNIÈRES TRIBUS DU CAMBODGE

Les Phnongs forment une peuplade particulièrement intéressante. Elle a été étudiée par un savant français au début du xxe siècle : Adhémar Leclère. Nous disposons donc d’un témoignage assez fiable sur la manière dont ces peuples vivaient. Mais la science a révélé autre chose. Les Phnongs partagent avec les Khmers l’ensemble des traits physiques et génétiques. Ils possèdent ce mystérieux rhésus sanguin, le rhésus E, propre aux Khmers et qui les protège partiellement de la malaria. Les Phnongs sont des Khmers qui ont refusé la civilisation, les Khmers d’avant les Khmers.

Les Phnongs ne possèdent pas de tradition écrite. Ils se transmettent leur savoir oralement. Hélas, la chaîne de la transmission a été brisée. Nul ne sait ni quand, ni comment, ni pourquoi mais aucun Phnong ne peut se souvenir. Déjà, Adhémar Leclère notait que ces hommes le déconcertaient. Quand il leur demandait de raconter l’histoire de leur groupe, ceux-ci répondaient : « Nous, les Phnongs, nous ne savons rien, nous avons tout oublié. « Quelle catastrophe ignorée a pu imposer un tel oubli collectif ? Quoi qu’il en soit, un peuple sans histoire est souvent condamné à vivre celle des autres, et aujourd’hui l’histoire a rattrapé les Phnongs.

Ils reçoivent de plein fouet l’impact de la présence des Khmers qui apportent leur façon de vivre, mais aussi les tentations de plus en plus nombreuses de la culture mondiale en train de s’installer. ‘De même que nul n’échappera au dérèglement du temps, nul n’échappera à la mondialisation.

Les jeunes Phnongs vont à l’école. On leur enseigne un peu de khmer, et on leur parle de modernité, de développement ? Ils connaissent l’électricité, l’eau courante, le réfrigérateur. On leur a mis dans la tête de nouvelles questions. Mais il en est une à laquelle les instituteurs n’ont pas répondu : que laisser, que prendre ? Que laisser dans l’héritage culturel de son peuple, si petit soit-il, et que prendre dans les ten-tations infinies de la modernité ? Y a-t-il seulement une réponse ?

On assiste à une mutation profonde de ce peuple. Par exemple le style des maisons change radicalement. Traditionnellement, les Phnongs construisent leur maisons en palmes, au ras du sol, et font le feu à l’intérieur. Mais désormais la maison en planches sur pilotis de style khmer s’impose de plus en plus. On constate même des innovations audacieuses, comme dans ce petit village à une quinzaine de kilomètres de Sen Monorom, où des habitants ont bricolé une petite centrale hydroélectrique. Elle alimente trois ampoules, un lecteur DVD et un système karaoké, utilisables pendant la saison des pluies.

La roue a tourné. Désormais les Phnongs s’adaptent. Autrefois, ils pratiquaient la chasse, la cueillette et la nourriture était rapportée au clan, parfois au village. Ds cultivaient un peu de riz sur terre brûlée, pour leur subsistance. Mais désormais les Phnongs ont des rêves bien matériels. Alors ils vont vendre des légumes, du miel, des produits de la forêt au marché de Sen Monorom. Ils partent avant le lever du soleil pour rejoindre la ville où ils cèdent leurs maigres collectes à des prix ridicules. Les Khmers pleins de morgue ne s’intéressent guère au sort de ces montagnards.

Cela dit, les Phnongs ont su garder quelques traditions. Ils produisent de beaux tissus colorés parfaitement réalisés, selon des méthodes ancestrales. Mais surtout les Phnongs ont conservé des croyances et des rituels lointains. Ils ne sont pas bouddhistes, mais ouvertement animistes. Pour eux, tout possède im esprit. Les plantes, les cours d’eau, les pierres, les êtres vivants. La nature leur fournit leurs talismans. Elle leur offre aussi leur médecine car ils se soignent essentiellement avec des plantes, qu’ils savent choisir, préparer, obtenant dans certains cas des résultats qui ont surpris plus d’un médecin.

Ils accordent une importance capitale aux rêves. Il s’agit pour eux d’un monde bien réel, d’une dimension à laquelle ils aiment avoir accès, car on y rencontre les esprits et les grands ancêtres, les fondateurs de ce peuple. C’est de leurs rêves qu’ils tirent leur sagesse et les réponses à leurs questions.

Quant aux cérémonies, elles ressemblent toujours à celles d’autrefois. Pour les grandes occasions, les membres du groupe ou une partie se réunissent, enfilent les costumes traditionnels. Tout commence par la préparation de la boisson, le sra ping. Dans une jarre remplie de brisures de riz, ils ajoutent de l’eau. En quelques minutes la fermentation produit une sorte de bière. Pendant ce temps, on fait des offrandes aux esprits, en allumant ime bougie, sur la flamme de laquelle chacun va jeter un peu de riz. Puis tous boivent ensemble, à l’aide de longs tuyaux.

Les rituels se déroulent autour des jarres. Les hommes sortent les gongs qu’ils frappent en chantant, les femmes répondent en chantant et en tapant des mains.

Régulièrement, pour les grandes fêtes, les villageois se réunissent et tuent un buffle.

Sans le savoir, les Phnongs sont les dépositaires d’un monde englouti. Les Khmers ont vécu comme cela pendant des millénaires, avant que les marchands indiens n’ouvrent leurs comptoirs et n’importent leur culture et leur panthéon. De cet héritage indien naîtra Angkor, le plus bel exemple de leur civilisation.

Mais les Phnongs le savent : la jungle est plus forte que les monuments de pierre.

MONDOLKIRI

Plus qu’une aventure, c’est une quête.

Ces sages sauvages que sont les dernières tribus du Cambodge, Phnongs, Jaraïs, Tampuons…, le savent bien : rebelles pacifiques, depuis des millénaires, elles fuient la civilisation et restent dans la jungle. A force de s’éloigner des Khmers, elles se sont retrouvées accrochées à ces montagnes délaissées des Mondolkiri pour continuer à vivre selon leurs traditions.

Moi aussi j’ai ressenti cet appel de la jungle ; j’ai voulu rencontrer ces tribus étonnantes qui se transmettent leur culture oralement, à la veillée, près du feu. L’appel de la forêt c’est leur chuchotement dans la jungle.

Sen Monorom est la capitale de cette province pas comme les autres. Capitale est d’ailleurs un bien grand mot pour une ville inachevée. 7 000 habitants peuplent ce gros village niché dans les collines d’une région presque inhabitée. Ils sont khmers en majorité. Le Viêtnam n’étant qu’à quelques kilomètres, on y rencontre également des Vietnamiens qui forment une communauté importante. On y croise aussi des chuncheat, les autochtones, les montagnards comme on les appelle, venus au marché de Sen Monorom vendre quelques légumes.

Longtemps, la seule voie d’accès à la ville demeura presque impraticable. Mais il est prévu de construire une route digne de ce nom et Sen Monorom va croître. En attendant, c’est encore un peu le Far-West ici. Les maisons sont en planches, et dans les rues en terre les habitants ont le choix entre la poussière ou la boue selon la saison.

Le marché constitue le seul intérêt de Sen Monorom. Aucun monument, aucun musée, aucune distraction. La vie rude et simple des habitants d’une ville neuve.

Mais l’inconsistante Sen Monorom n’est pas le but de notre voyage. Nous sommes venus découvrir les héritiers d’un mode de vie ancestral, un monde en train de disparaître. En effet, ces montagnes abritent les dernières tribus du Cambodge. On estime qu’environ 20 000 individus vivent dans une myriade de hameaux.

 

AVANT-PROPOS 3

Au final, le livre et le film présentent des aspects très différents. Loin d’être simplement le reflet l’un de l’autre, ils racontent des aventures croisées, un cheminement plus rigoureux pour le tournage, un vagabondage plus spontané pour les photos. Je pense toutefois que tous deux évoquent avec sincérité et jus¬tesse une culture et un pays attachants.

De l’art de voyager incognito (ou presque)

Depuis 2003, j’ai voyagé partout comme l’homme invisible. Sans jamais me faire remarquer, fuyant les réseaux officiels (sans être hors la loi). Disons que j’aime me sentir libre. Tous ceux que j’ai filmés, les sorciers, les anciens Khmers rouges, les enfants, ont accepté ma demande, une demande directe, d’homme à homme, et l’ont fait librement. J’ai néanmoins effectué les démarches nécessaires auprès des ministères. Mais je n’ai jamais eu besoin de ces autorisations, sauf celle de l’Apsara* pour filmer le site d’Angkor. Les vendeurs de diamants de Païlin, les démineurs, les km, le roi, le premier ministre Hun Sen, le prince Rannaridh, ils sont tous passés devant ma caméra. Et pourtant personne ne me connaît, surtout dans la communauté française. J’ai vu et écouté le père Ponchaud, Olivier de Bemon, François Bizot, durant des conférences, pour ne parler que des Français. J’ai croisé des personnages officiels, des professeurs, des ambassadeurs. D’autres voyageurs seraient allés les voir, pour sympathiser, etc. Mais je suis un peu spécial. Avant de les rencontrer, je voulais vivre une expérience forte, profonde, et parler et lire le khmer presque couramment.

Si j’ai « fui » la communauté française plus spécifiquement, c’est dans le seul but de m’immerger dans la culture cambodgienne. Ce n’est pas par mépris, et d’ailleurs, si je sais plus ou moins qui sont les barang comme on les appelle ici, je ne connais rien à leur vie. Je suis allé jeter un œil à leurs activités, car je suis très curieux. Evidemment, quelques-uns tiennent des bars louches, mais j’ai envie de n’évoquer ici que les plus louables, dans divers domaines : ceux qui ont des restaurant de haute tenue ( Le 102, Le Deauville ), ou des hôtels de charme (La Noria à Siern reap ou Les Ten-es Rouges dans le Rattanakiri) ; et plus particulièrement ceux qui viennent apporter leur aide, comme les remarquables des Pallières. Sans oublier bien sûr les khmérologues de I’efeo, les artisans d’Angkor, les anciens casques bleus restés attachés à ce pays, les conseillers militaires pour le déminage, le personnel de l’ambassade de France, du Centre culturel français, les jeunes gens de la coopération, les anonymes qui apportent des dons. Combien de jeunes Français ai-je rencontrés qui parlaient un khmer parfait à me faire pâlir de honte.

Ils sont nombreux ceux qui, pour une raison ou une autre, aiment le Cambodge.

Alors, amis français, chers compatriotes, je n’éprouve aucune antipathie à votre égard, sachez-le bien !

Lors de la projection de mon film devant un comité de vision, une assemblée en grande partie parisienne, je fus tenté de leur dire : « Avec toute la poussière que j’ai mangée sur les pistes, je pourrais vous faire Paris-Plage, et avec l’énergie que j’ai dépensée, je pourrais en plus vous illuminer la tour Eiffel le 14 Juillet. » Je ne sais plus pourquoi, j’ai préféré ne pas introduire d’humour dans ma présentation. Et malgré mon penchant pour la discrétion, je suis finalement content de laisser une trace de mon « errance contrôlée » de Kep à Anlong Veng, de Koh Kong à Ta Veng, de Païlin à Sen Monorom… C’est aussi une manière de rendre hommage à ceux qui ont croisé ma route et m’ont fait confiance.

AVANT-PROPOS 2

Ce n’est pas seulement le rythme qui est différent, ce sont aussi les comportements. Lorsque nous sommes allé chez Viseth la première fois, nous croisâmes d’abord sa mère, une femme charmante, souriante. Il n’était pas rentré depuis plusieurs mois à la maison familiale mais ils ne s’embrassèrent pas, ni se saluèrent, ils échangèrent seulement un regard complice où je pus lire une joie réciproque. Nous vîmes ensuite son petit frère. Viseth lui lança son sac dans les bras en lui demandant d’aller porter son linge sale

au blanchisseur. Pas de « bonjour », ni de « comment ça va ?» ni aucune présentation. Puis nous entendîmes, venant d’une pièce invisible, la voix grave du père. Parvenu devant ce dernier, Viseth exécuta un véritable plongeon et se prosterna à ses pieds, les mains jointes au-dessus du front. Le père, le visage sévère, le regarda un instant avant de l’autoriser à se lever. J’ai pris l’habitude depuis longtemps d’imiter exactement les gestes des gens du pays où je me trouve. Mais, cette fois-là, je ne pus me résoudre à me jeter ainsi par terre. Je venais d’avoir un aperçu des relations sociales au Cambodge. La relation supérieur-inférieur domine totalement la vie sociale, même entre parents. En entrant dans sa famille, j’entrai aussi dans ce réseau de relations. Mon statut d’étranger ne me dispensait pas, au contraire, de respecter ces rapports complexes. Ce que j’avais étudié durant mes cours d’ethnologie devenait enfin réel et tout un pan de la culture asiatique se révélait à moi. Car en Asie les gens ne s’appellent pas par leur nom mais par le terme qu’autorise leur niveau social. Je commençais à com-prendre comment nommer les personnes qui m’entouraient, selon leur statut : paun pour des jeunes gens, bong pour un égal, look et look srei pour les parents de Visith, ming pour une femme plus âgée que je ne connais pas, bu si c’est un homme, look ta pour un vénérable vieillard, etc. Il existe ainsi une quarantaine de mots dotés d’une nuance qui dose le respect que l’on doit à chacun, allant du mépris le plus total à l’extrême soumis-sion, en passant par les plus douces appellations.

Tout Cambodgien est aussi au centre d’un petit réseau de relations utiles, ce qui paraît normal dans un pays où l’on vit d’expédients et de débrouillardise. Les nombreuses connaissances de Viseth le charmeur me furent précieuses. Pour chaque situation, Viseth avait un ami, ou l’ami d’un ami qui pouvait m’aider. Mal de dents ? Il connaissait un dentiste. Caméra en panne ? Son meilleur ami sait les réparer. Besoin d’une moto ? Son cousin en a une. J’ai ainsi pu à moindres frais rapporter les premières images du film. Et surtout je suis tombé amoureux du Cambodge. Ici, on ne trouve ni les grands paysages himalayens ni la beauté des saris indiens : tout est dans l’ambiance et une joyeuse désinvolture.

Lorsque je revins pour le deuxième tournage, Viseth travaillait pour la télévision et la radio et ne pouvait plus m’accompagner. Je partis alors avec mon ami Kosal. J’ai rencontré Kosal à peine une heure après mon atterrissage au Cambodge. Vingt-deux ans, discret, remarquablement intelligent et soigné de sa personne, Kosal porte toujours une chemise blanche impeccable, un exploit dans ce pays. Nous avons immédiatement sympathisé. Pour payer ses études, il travaillait à l’hôtel Morakat dont son beau-frère Prek Sa était le manager. Nous parlions

souvent ensemble et je découvris un garçon très courageux. La vie n’avait pas été facile pour lui, mais au lieu de devenir un voyou il avait travaillé pour nourrir sa famille, et il apprenait tout seul les langues étrangères. Combien de fois l’ai-je vu discrètement occupé à traduire le Phnom Penh Post ou des pages de son inséparable manuel de japonais ? C’est le genre de choses qui m’imposent le respect, surtout dans un pays où le laisser-aller et le je-m’en-foutisme sont aussi pratiqués ! Je lui ai proposé de prendre la place de Viseth. Kosal accepta, et nous partîmes avec son beau-frère sur les routes du Cambodge.

Depuis, Kosal est mon meilleur ami au Cambodge. Ensemble nous avons suivi la piste des éléphants, accompagné les démineurs, pêché avec les Chams, interrogé des sorciers, Kosal affichant une bonne humeur toujours égale.

J’ai réussi mon pari. Mon entourage au Cambodge est entièrement khmer. Je suis même tombé amoureux durant ce voyage, d’une Cambodgienne, Dani, qui est aujourd’hui ma femme, et qui m’a donné deux merveilleuses petites filles que j’adore. C’est dire si le Cambodge fait désormais partie de ma vie.

Mon film a été accepté et programmé par des agences de conférences française, suisse et québécoise. Pas si mal pour un premier projet. Mais c’est alors que j’ai su plus précisément ce que je voulais faire. Car en épousant une Cambodgienne j’épousais aussi son pays, mon regard avait changé. Les douleurs de ce peuple m’ont para plus cruelles encore.

Bientôt une autre phase va s’ouvrir pour moi, car mon apprentissage du khmer a bien avancé. Et je projette de m’installer pour un moment à Phnom Penh. Il était donc temps de marquer la fin de cette première étape de quatre années par un livre.

La tradition veut qu’un livre accompagne un long métrage. En général, les équipes de tournage comportent toujours un photographe. Moi j’étais seul, et mes assistants khmers ne pouvaient pas faire les clichés d’un professionnel.

AVANT-PROPOS

Merveilleux Cambodge ! Oui, le temps est venu où l’on peut le dire, parfois avec insouciance ou comme une prière pour provoquer le destin. Ce fut d’ailleurs le titre d’un livre de Claude Fillieux, publié en 1962, époque bénie pour les Cambodgiens, qui y voient un âge d’or avant l’horreur. Et aujourd’hui, pourrait-on écrire un Merveilleux Cambodge ?

Ce n’est pas certain. Même s’il y a du merveilleux dans ce royaume, même si ce que j’y ai vécu et que j’y vis encore est merveilleux, les obstacles qui séparent la plupart des Cambodgiens du bonheur sont nombreux, et à ceux-ci s’ajoute le désordre de

la mondialisation. La vie est dure au Cambodge. L’injustice fait partie du quotidien. Je le sais, je l’ai vu et ne peux l’effacer. Pourtant, devant les sourires des enfants, la gentillesse des paysans, face à l’humour que les Khmers aiment à voir partout, je le pense sincèrement, quel merveilleux Cambodge !

Mon expérience est un peu particulière. Fils de reporter, devenu moi-même reporter, je connais l’Asie depuis la petite enfance. Quand mes parents m’emmenèrent pour de longs séjours en Inde et au Népal, j’avais cinq ans. J’aurais même été conçu, paraît-il, sur la route de la Soie alors qu’ils se rendaient en Afghanistan en 2cv ! Et, au Népal, ma meilleure amie fut… une petite Cambodgienne, orpheline de la guerre, adoptée par des amis de mes parents ! Rien d’étonnant si une passion dévorante a germé très tôt en moi. Quand mes amis de classe se passionnaient pour les motos ou le football, je me plongeais dans les subtilités du panthéon hindouiste ou j’apprenais le nom des dynasties successives ayant régné en Chine. A la moindre occasion je suis parti vers ce continent, avec mon père, ses confrères, tout seul. A Lhassa un moine m’expliqua que tout n’est qu’illusion et que mon énergie karmique me portait là parce que mon esprit le voulait. Au Cambodge, des amis me dire que j’avais été cambodgien dans une vie antérieure et que mon âme voulait revenir où elle avait vécu avant ! Je suis un homme rationnel mais je finis par me poser des questions tant les coïncidences furent nombreuses qui m’entraînèrent en Inde, en Chine, au Vietnam, au Népal, au Tibet.

Quand je suis arrivé au Cambodge, j’y ai trouvé une autre Asie. C’était le mois d’avril qui est si chaud. C’était le Nouvel An khmer. J’avais trente ans, et je voulais commencer une nouvelle vie.

Je suis parti tout seul, dans le pays des Khmers, pour tourner mon premier film. Paul Morand a dit : « L’impression que vous cause une ville, le choc d’un pays nouveau, c’est en somme l’affaire des premières quarante-huit heures. Sinon il faudra des années. » Justement, ma première impression fut assez étrange : « Le Cambodge, c’est l’Afrique en Asie. » Pensée idiote, d’autant que je ne suis jamais allé en Afrique, et que je ne connais de ce pays que des images vues dans des reportages pas toujours très joyeux. Face à la sécheresse des paysages, la simplicité du mode de vie, le manque d’infrastructures, c’est ce qui m’est venu à l’esprit. Je ne reconnaissais pas l’Asie ! C’est pourtant là que je voulais faire un film. Plus exactement, c’est là que je devais faire un film. Je ne saurai jamais ce qui m’inspira cette mission tombée du ciel, mais tout au long du tournage j’ai éprouvé la sensation que le chemin de ma vie devait passer par cette étape cambodgienne. Pour vivre cette expérience pleinement, pour qu’elle bouleverse ma vie et ma culture, je n’ai fréquenté que des Khmers, fuyant tous les Occidentaux que je pouvais croiser. Il faut que je rende ici un hommage à David Livingstone (encore l’Afrique !). J’adore la littérature de voyage, et Livingstone est un de mes modèles. Je ne suis pas missionnaire protestant, mais Livingstone aimait voyager seul, avec pour guides les hommes d’Afrique. Dès son arrivée sur le continent, il partit six mois dans une tribu pour apprendre la langue, les us et coutumes. Voulant vivre un peu de cette expérience, je passai une petite annonce pour trouver un assistant cambodgien, et le lendemain je rencontrais Im Visith. Elégant, un peu play-boy, costaud, une vingtaine d’années, très intelligent, il m’aida dans mes premiers reportages. Peu après, j’eus des problèmes pour accéder à mon compte en banque et je me suis retrouvé sans un sou ; je n’avais pas assez d’argent pour me payer un hôtel, même minable. Sa famille m’a hébergé pendant plusieurs semaines dans leur maisonnette au bord d’un étang dans les faubourgs de Kompong Cham. J’y avais une minuscule chambre, sans télé bien sûr, ni climatisation, ni même matelas. Je dormais comme eux, sur une planche, protégé des millions d’insectes par une indispensable moustiquaire. Moments intenses de ma vie. J’apprenais tout : à filmer, à construire un film, la langue khmère, Viseth tenant à m’enseigner l’infernal alphabet khrner, le soir, après le tournage. Avec ses trente-trois consonnes, ses vingt-huit voyelles, ses douze voyelles indépendantes, ses souscrites, l’alphabet khmer est tout simplement le plus complexe du monde. Mais Viseth m’a fait cadeau d’une clé extraordinaire pour mon apprentissage du khmer. Par-dessus tout, j’apprenais à vivre comme les Khmers, de loin la tâche la plus difficile. Vivre comme les Khmers, cela signifie se lever tôt, très tôt. Dès que le ciel blanchit, vers cinq heures du matin. Cela veut dire prendre un petit-déjeuner à base de riz, avec du porc, du bœuf ou du poulet frit, ou une soupe aux vermicelles. Le café étant pour ainsi dire imbuvable dans ce pays, j’ai dû m’habituer au thé. Et le soir, le repas se prend vers 18 h 30, ce qui laisse de longues soirées pour ne rien faire puisqu’il n’y a rien à faire le soir dans les provinces.

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