ANGKOR

Pour évoquer Angkor, je voudrais commencer par parler d’un homme. Un simple balayeur. Il s’appelle Louon. Depuis vingt ans, il vient tous les jours aux aurores à Ankgor Vat. Avant tout le monde, armé de son balai, il gravit les escaliers du temple, pour ensuite prendre soin de ces pierres sacrées. Son travail ne lui rapporte presque rien mais il passe toutes ses journées au sommet d’Angkor Vat.

Sa vocation est née durant l’époque khmère rouge. Le temple sous le contrôle de jeunes soldats qui s’amusaient à souiller les
lieux de culte. Et lui, avec comme arme son seul balai, il venait réparer leur sacrilège. Les soldats khmers rouges le regardaient en riant, le menaçant de leur mitraillette, mais jamais ils n’osè¬rent tirer sur cet humble dévot. Les Khmers rouges sont partis, Louon est toujours là, amoureux de ce que le Cambodge a pro¬duit de plus beau. Sa présence souriante, n’est-ce pas le triom¬phe de la beauté sur l’horreur, la victoire du balai sur la kalachnikov ?

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Les dynasties angkoriennes ont légué aux Khmers un héritage colossal. On les connaît bien désormais grâce à l’épigraphie. Nous disposons de la liste des rois, des offrandes pour les tem¬ples, du nombre et des catégories d’esclaves et de religieux atta¬chés aux temples. Nous sommes renseignés sur les nombreux conflits qui les opposèrent aux Javanais, aux Chams, puis aux Siamois. Nous pouvons suivre les heurts et les malheurs de leur histoire : victoires, défaites, exodes, retours… Mais la magie des lieux dépasse le savoir des historiens, et l’imagination se plaît à faire revivre cette époque glorieuse sans se soucier de la réalité. Angkor vous plonge dans un rêve éveillé.

Pour nous, Français, le destin d’Angkor nous est encore plus proche. C’est un missionnaire français, Bouillevaux, qui redé¬couvre le site en 1850. Puis Mouhot le fait connaître en 1870, en publiant son récit dans Le Tour du monde. Loti encense Angkor Vat en 1901, Claudel se moque en 1921 de ses tours « qui ressemblent à des ananas ». Malraux, notre grand homme de culture, les pille en 1923… Un ful¬gurant parcours littéraire qui témoigne de l’impact d’Angkor sur notre imaginaire. Angkor c’est aussi l’Ecole française d’Extrême-Orient, et ses cher¬cheurs (citons Groslier père et fils, Marchai, Coedès, Finot, etc.). Les Khmers avaient oublié qu’ils avaient bâti ces temples. Le plus beau cadeau des Français est de leur avoir rendu cette paternité.

Avec le recul, on peut aussi dire qu’Angkor est une providence pour ce pays dont le peuple a été broyé, comme labouré par le soc des guerres. Contaminée par la guerre du Viêtnam, saignée par l’utopie khrnère rouge, la culture khmère a subi un choc d’une rare violence. Mais Angkor demeure, susci¬tant l’admiration du monde entier. Les Khmers ont donc une raison d’être fiers.
Je me suis rendu souvent à Siem Reap pour filmer les temples. Mais la toute première fois j’y suis allé avec pour seul compagnon un livre, celui de Maurice Glaise qui raconte l’histoire de chaque tem¬ple. Assis dans un coin tranquille, je lisais le destin de ces monuments et des rois qui les avaient bâtis. Remontant le temps, je me voyais arpenter les cou¬loirs voûtés du Preah Khan, temple et résidence du grand empereur Jayavarman VII, me glissant un ins¬tant dans la peau d’un moine, d’un courtisan, d’un serviteur et même pourquoi pas de l’empereur lui- même. Je nageais donc dans les eaux du sublime bassin du Preah Neak Pean, assistais aux joutes d’éléphants sur la terrasse du Roi lépreux, j’emprun¬tais des écrits sacrés dans la bibliothèque du Bantey Samre… Je crois que c’est ainsi qu’il faut découvrir Angkor, un peu de lecture, beaucoup de rêve.

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