AVANT-PROPOS 2

Ce n’est pas seulement le rythme qui est différent, ce sont aussi les comportements. Lorsque nous sommes allé chez Viseth la première fois, nous croisâmes d’abord sa mère, une femme charmante, souriante. Il n’était pas rentré depuis plusieurs mois à la maison familiale mais ils ne s’embrassèrent pas, ni se saluèrent, ils échangèrent seulement un regard complice où je pus lire une joie réciproque. Nous vîmes ensuite son petit frère. Viseth lui lança son sac dans les bras en lui demandant d’aller porter son linge sale au blanchisseur. Pas de « bonjour », ni de « comment ça va ?» ni aucune présentation. Puis nous entendîmes, venant d’une pièce invisible, la voix grave du père. Parvenu devant ce dernier, Viseth exécuta un véritable plongeon et se prosterna à ses pieds, les mains jointes au-dessus du front.

Le père, le visage sévère, le regarda un instant avant de l’autoriser à se lever. J’ai pris l’habitude depuis longtemps d’imiter exactement les gestes des gens du pays où je me trouve. Mais, cette fois-là, je ne pus me résoudre à me jeter ainsi par terre. Je venais d’avoir un aperçu des relations sociales au Cambodge. La relation supérieur-inférieur domine totalement la vie sociale, même entre parents. En entrant dans sa famille, j’entrai aussi dans ce réseau de relations. Mon statut d’étranger ne me dispensait pas, au contraire, de respecter ces rapports complexes. Ce que j’avais étudié durant mes cours d’ethnologie devenait enfin réel et tout un pan de la culture asiatique se révélait à moi. Car en Asie les gens ne s’appellent pas par leur nom mais par le terme qu’autorise leur niveau social. Je commençais à com-prendre comment nommer les personnes qui m’entouraient, selon leur statut : paun pour des jeunes gens, bong pour un égal, look et look srei pour les parents de Visith, ming pour une femme plus âgée que je ne connais pas, bu si c’est un homme, look ta pour un vénérable vieillard, etc. Il existe ainsi une quarantaine de mots dotés d’une nuance qui dose le respect que l’on doit à chacun, allant du mépris le plus total à l’extrême soumis-sion, en passant par les plus douces appellations.

Tout Cambodgien est aussi au centre d’un petit réseau de relations utiles, ce qui paraît normal dans un pays où l’on vit d’expédients et de débrouillardise. Les nombreuses connaissances de Viseth le charmeur me furent précieuses. Pour chaque situation, Viseth avait un ami, ou l’ami d’un ami qui pouvait m’aider. Mal de dents ? Il connaissait un dentiste. Caméra en panne ? Son meilleur ami sait les réparer. Besoin d’une moto ? Son cousin en a une. J’ai ainsi pu à moindres frais rapporter les premières images du film. Et surtout je suis tombé amoureux du Cambodge. Ici, on ne trouve ni les grands paysages himalayens ni la beauté des saris indiens : tout est dans l’ambiance et une joyeuse désinvolture.

A voir: circuit pas cher vietnam | ile de cat ba | voyage Cambodge

Lorsque je revins pour le deuxième tournage, Viseth travaillait pour la télévision et la radio et ne pouvait plus m’accompagner. Je partis alors avec mon ami Kosal. J’ai rencontré Kosal à peine une heure après mon atterrissage au Cambodge. Vingt-deux ans, discret, remarquablement intelligent et soigné de sa personne, Kosal porte toujours une chemise blanche impeccable, un exploit dans ce pays. Nous avons immédiatement sympathisé. Pour payer ses études, il travaillait à l’hôtel Morakat dont son beau-frère Prek Sa était le manager. Nous parlions
souvent ensemble et je découvris un garçon très courageux. La vie n’avait pas été facile pour lui, mais au lieu de devenir un voyou il avait travaillé pour nourrir sa famille, et il apprenait tout seul les langues étrangères. Combien de fois l’ai-je vu discrètement occupé à traduire le Phnom Penh Post ou des pages de son inséparable manuel de japonais ? C’est le genre de choses qui m’imposent le respect, surtout dans un pays où le laisser-aller et le je-m’en-foutisme sont aussi pratiqués ! Je lui ai proposé de prendre la place de Viseth. Kosal accepta, et nous partîmes avec son beau-frère sur les routes du Cambodge.

Depuis, Kosal est mon meilleur ami au Cambodge. Ensemble nous avons suivi la piste des éléphants, accompagné les démineurs, pêché avec les Chams, interrogé des sorciers, Kosal affichant une bonne humeur toujours égale.
J’ai réussi mon pari. Mon entourage au Cambodge est entièrement khmer. Je suis même tombé amoureux durant ce voyage, d’une Cambodgienne, Dani, qui est aujourd’hui ma femme, et qui m’a donné deux merveilleuses petites filles que j’adore. C’est dire si le Cambodge fait désormais partie de ma vie.

Mon film a été accepté et programmé par des agences de conférences française, suisse et québécoise. Pas si mal pour un premier projet. Mais c’est alors que j’ai su plus précisément ce que je voulais faire. Car en épousant une Cambodgienne j’épousais aussi son pays, mon regard avait changé. Les douleurs de ce peuple m’ont para plus cruelles encore.

Bientôt une autre phase va s’ouvrir pour moi, car mon apprentissage du khmer a bien avancé. Et je projette de m’installer pour un moment à Phnom Penh. Il était donc temps de marquer la fin de cette première étape de quatre années par un livre.
La tradition veut qu’un livre accompagne un long métrage. En général, les équipes de tournage comportent toujours un photographe. Moi j’étais seul, et mes assistants khmers ne pouvaient pas faire les clichés d’un professionnel.

查看更多:越南签证淘宝 | 越南下龍灣地圖越南胡志明旅游越南天气 | 越南西贡旅游越南自助游攻略越南老街沙巴旅游paradise cruise

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*