DES DERNIÈRES TRIBUS DU CAMBODGE

Les Phnongs forment une peuplade particulièrement intéressante. Elle a été étudiée par un savant français au début du xxe siècle : Adhémar Leclère. Nous disposons donc d’un témoignage assez fiable sur la manière dont ces peuples vivaient. Mais la science a révélé autre chose. Les Phnongs partagent avec les Khmers l’ensemble des traits physiques et génétiques. Ils possèdent ce mystérieux rhésus sanguin, le rhésus E, propre aux Khmers et qui les protège partiellement de la malaria. Les Phnongs sont des Khmers qui ont refusé la civilisation, les Khmers d’avant les Khmers.

Les Phnongs ne possèdent pas de tradition écrite. Ils se transmettent leur savoir oralement. Hélas, la chaîne de la transmission a été brisée. Nul ne sait ni quand, ni comment, ni pourquoi mais aucun Phnong ne peut se souvenir. Déjà, Adhémar Leclère notait que ces hommes le déconcertaient. Quand il leur demandait de raconter l’histoire de leur groupe, ceux-ci répondaient : « Nous, les Phnongs, nous ne savons rien, nous avons tout oublié. « Quelle catastrophe ignorée a pu imposer un tel oubli collectif ? Quoi qu’il en soit, un peuple sans histoire est souvent condamné à vivre celle des autres, et aujourd’hui l’histoire a rattrapé les Phnongs.

Ils reçoivent de plein fouet l’impact de la présence des Khmers qui apportent leur façon de vivre, mais aussi les tentations de plus en plus nombreuses de la culture mondiale en train de s’installer. ‘De même que nul n’échappera au dérèglement du temps, nul n’échappera à la mondialisation.

Les jeunes Phnongs vont à l’école. On leur enseigne un peu de khmer, et on leur parle de modernité, de développement ? Ils connaissent l’électricité, l’eau courante, le réfrigérateur. On leur a mis dans la tête de nouvelles questions. Mais il en est une à laquelle les instituteurs n’ont pas répondu : que laisser, que prendre ? Que laisser dans l’héritage culturel de son peuple, si petit soit-il, et que prendre dans les ten-tations infinies de la modernité ? Y a-t-il seulement une réponse ?

On assiste à une mutation profonde de ce peuple. Par exemple le style des maisons change radicalement. Traditionnellement, les Phnongs construisent leur maisons en palmes, au ras du sol, et font le feu à l’intérieur. Mais désormais la maison en planches sur pilotis de style khmer s’impose de plus en plus. On constate même des innovations audacieuses, comme dans ce petit village à une quinzaine de kilomètres de Sen Monorom, où des habitants ont bricolé une petite centrale hydroélectrique. Elle alimente trois ampoules, un lecteur DVD et un système karaoké, utilisables pendant la saison des pluies.

La roue a tourné. Désormais les Phnongs s’adaptent. Autrefois, ils pratiquaient la chasse, la cueillette et la nourriture était rapportée au clan, parfois au village. Ds cultivaient un peu de riz sur terre brûlée, pour leur subsistance. Mais désormais les Phnongs ont des rêves bien matériels. Alors ils vont vendre des légumes, du miel, des produits de la forêt au marché de Sen Monorom. Ils partent avant le lever du soleil pour rejoindre la ville où ils cèdent leurs maigres collectes à des prix ridicules. Les Khmers pleins de morgue ne s’intéressent guère au sort de ces montagnards.

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Cela dit, les Phnongs ont su garder quelques traditions. Ils produisent de beaux tissus colorés parfaitement réalisés, selon des méthodes ancestrales. Mais surtout les Phnongs ont conservé des croyances et des rituels lointains. Ils ne sont pas bouddhistes, mais ouvertement animistes. Pour eux, tout possède im esprit. Les plantes, les cours d’eau, les pierres, les êtres vivants. La nature leur fournit leurs talismans. Elle leur offre aussi leur médecine car ils se soignent essentiellement avec des plantes, qu’ils savent choisir, préparer, obtenant dans certains cas des résultats qui ont surpris plus d’un médecin.
Ils accordent une importance capitale aux rêves. Il s’agit pour eux d’un monde bien réel, d’une dimension à laquelle ils aiment avoir accès, car on y rencontre les esprits et les grands ancêtres, les fondateurs de ce peuple. C’est de leurs rêves qu’ils tirent leur sagesse et les réponses à leurs questions.
Quant aux cérémonies, elles ressemblent toujours à celles d’autrefois. Pour les grandes occasions, les membres du groupe ou une partie se réunissent, enfilent les costumes traditionnels. Tout commence par la préparation de la boisson, le sra ping. Dans une jarre remplie de brisures de riz, ils ajoutent de l’eau. En quelques minutes la fermentation produit une sorte de bière. Pendant ce temps, on fait des offrandes aux esprits, en allumant ime bougie, sur la flamme de laquelle chacun va jeter un peu de riz. Puis tous boivent ensemble, à l’aide de longs tuyaux.
Les rituels se déroulent autour des jarres. Les hommes sortent les gongs qu’ils frappent en chantant, les femmes répondent en chantant et en tapant des mains.
Régulièrement, pour les grandes fêtes, les villageois se réunissent et tuent un buffle.
Sans le savoir, les Phnongs sont les dépositaires d’un monde englouti. Les Khmers ont vécu comme cela pendant des millénaires, avant que les marchands indiens n’ouvrent leurs comptoirs et n’importent leur culture et leur panthéon. De cet héritage indien naîtra Angkor, le plus bel exemple de leur civilisation.
Mais les Phnongs le savent : la jungle est plus forte que les monuments de pierre.

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