Le Cambodge des campagnes

Lorsqu’on me parle de la mousson au Cambodge, je pense toujours à la ville de Kompong Cham où habite la famille de mon ami Viseth. J’ai séjourné chez eux en août et septembre 2004. Il pleuvait presque tout le temps. Le jour, nul autre bruit que celui des paysans au travail et celui des orages. La nuit, un concert d’oiseaux nocturnes, de batraciens et de reptiles. Je voulais filmer la vie des champs. J’ai moins filmé que regardé, pour comprendre, pour m’imprégner de l’esprit de la rizière.

Comme dans beaucoup de pays d’Asie, la vie au Cambodge tourne autour du riz. Il est cultivé depuis le Ve millénaire avant J.-C. (en Chine d’après nos connaissances actuelles), et les archéologue peuvent affirmer qu’il l’était au Cambodge depuis au moins le IV1′ millénaire ! Aujourd’hui encore, 80 % des Cambodgiens sont des paysans. Un taux si important que l’histoire du Cambodge et l’agriculture sont totalement liées, spiri-tuellement, socialement, historiquement, économiquement…

Tout est sacré au Cambodge, le champ aussi. Perçu comme un être à part entière, c’est un corps, qu’on réveille ou qu’on laisse dormir. Il a une tête, un de ses côtés où l’on dépose les offrandes. Certains dic-tons précisent que quand on le laboure on lui « ouvre la poitrine », ou on lui « couvre les testicules », ce qui montre bien que le champ est masculin. L’élément féminin est bien sûr la pluie de la mousson. De leur rencontre naît la vie et le riz n’est autre que l’âme du champ, la Dame blanche ou l’Ame blanche.
Don des esprits pour les Khmers, le riz est aussi la source de la vie. Manger se dit niam bay, ingérer le riz. Le riz est à la fois ce qu’il y a de plus sacré et de plus profane.

De même que les rizières quadrillent la géographie du pays, elles régissent l’organisation sociale. L’homme laboure la terre, moissonne, la femme, elle, sème, repique. Chacun a son rôle, même les enfants qui gardent les troupeaux, chassent les grenouilles, pêchent dans les rizières, cueillent le lotus et la fleur de lily (nénuphar) pour les offrandes.

A voir: jonque cat ba | voyages vietnam pas cher | Delta du Mekong

Historiquement, la riziculture constitua la base de la puissance du royaume. Le cas d’Angkor est intéressant. Lin système de canaux impressionnant avait été bâti. L’eau de certaines rivières avait été canalisée, répartie. De grands bassins de rétention avaient été conçus. Des historiens considèrent qu’Angkor était non seulement une capitale sacrée mais aussi une usine à riz performante, allant même jusqu’à attribuer la chute de cet empire à la perte de la maîtrise de l’irrigation. Faut-il y voir une cause ou une conséquence ? Quoi qu’il en soit, le riz est un baromètre historique de la santé du pays.

Je ne peux pas retracer ici toute l’histoire du Cambodge vue d’un champ, mais il me faut parler de l’époque des Khmers rouges et de leur révolution par le riz.
Les théoriciens khmers rouges n’étaient pas riziculteurs. La plupart avaient fait des études supérieures en France. C’étaient des jeunes gens politiquement très à gauche, désireux de suivre l’exemple de Mao ou d’Ho Chi Minh. Durant leurs réunions, ils inventent une révolution sur mesure pour le Cambodge. Il ne pouvait s’agir d’une révolution prolétaire car il n’y avait pas de prolétariat au Cambodge. Le système social demeurait presque féodal. Il fallait faire une révolution agricole.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*