Le tatoueur de Mong Reussey

Sur cette route, j’ai rencontré un personnage incroyable qui à lui seul résume bien la réalité de la guerre. Saroen est ce qu’on appellerait chez nous un sorcier. C’est un kru, un médium spé¬cialisé dans le tatouage, le tatouage sacré, porteur d’un esprit et d’un pouvoir.
La cérémonie de tatouage est pratiquée partout au Cambodge. Le tatoueur fait des offrandes aux esprits, choisit un motif parmi les centaines qui existent. Ils peuvent vous protéger des maladies, vous rendre chanceux en amour ou en affaires, réta¬blir une virilité chancelante ou faire accoucher sans douleur.
Beaucoup sont très anciens et écrits en pâli, une langue sacrée bouddhique. Mais l’histoire récente a engendré d’autres tatoua¬ges : ceux qui empêchent les mines d’exploser, qui dévient les trajectoires des balles, vous rendent invincibles, etc., et ce domaine est la spécialité de Saroen…
A quatorze ans, Saroen fut enrôlé de force par les Khmers rou¬ges comme éclaireur. Il précédait les troupes sur les champs de mines avant que ne passent les hommes armés ! Une monstruo¬sité en soi. Difficile d’imaginer la peur, l’angoisse absolue du jeune garçon. En Asie, on croit à la force des talismans, les combattants ont l’habitude de les collectionner. Le tatouage fait partie de cet arsenal surnaturel. Saroen se fait faire un tatouage censé le protéger des mines antipersonnel, et d’ailleurs il n’explosa jamais sur une mine. Après avoir reçu une balle, il en ajouta un autre pour empêcher les armes à feu de le toucher Et peu à peu, il a couvert son corps d’une armure invisible qui le protège de tout.
Par la suite, il apprit la technique auprès d’un maître, un kru, avant de devenir à son tour un maître réputé. Des ministres, des hommes d’affaires, des sportifs sont venus le voir. Il ne refuse jamais de tatouer quelqu’un et il ne se fait pas payer : le demandeur, que je devrais appeler l’élève (soeh), donne ce qu’il veut. Et c’est sa femme qui insiste pour que le demandeur aille au moins acheter l’en¬cre, ou les bougies et l’encens du rituel.
Kru Roen comme on l’appelle est le maître d’une cérémo¬nie douloureuse, dans un pays qui a connu tant de souf¬frances.

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